L’ivresse spirituelle de l’islam mystique

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Dire l’indicible. En islam, les mystiques sont souvent des poètes, dont les textes viennent aujourd’hui encore nous questionner. Si la mystique est liée au mystère, au secret, la recherche de la connaissance est au cœur de l’islam, et pour le poète mystique musulman, le poème est le lieu d’un dévoilement. La mystique est ainsi l’endroit d’un paradoxe, celui de l’indicible et de ce que l’on ne peut s’empêcher de dire, celui du caché et du révélé. Le mystique, c’est celui qui fait scandale parce qu’il dit l’indicible. Entre prudence face à la loi de l’orthodoxie religieuse, qui impose le discours par métaphores, et difficulté à dire une expérience d’extase qui dépasse les possibilités habituelles du langage, il n’est pas étonnant que le mystique soit si souvent un poète, c’est-à-dire quelqu’un qui pratique l’art du langage comme évocation.

Une expérience intérieure qui convoque l’amour et l’ivresse. L’expérience mystique est vécue comme expérience amoureuse, qui va entraîner l’ivresse. Ce qu’exprime la poésie mystique, c’est la soif de l’Autre, la soif de Dieu, que l’on éprouve absent, mais dont on a parfois goûté le parfum. Ce n’est pas une expérience intellectuelle abstraite, mais bien une expérience du désir, de l’amour que l’on éprouve dans tous ses sens, et qui amène un bouleversement intérieur comparé à une ivresse spirituelle.

Lire la poésie mystique. La mystique concerne le secret fondamental, celui de l’identité du Divin et de l’humain – Farid Ad-Din Attâr (v. 1140–v.1220), fondateur de la poésie mystique en langue persane, nous le rappelle : Dieu a dit « J’ai insufflé en lui de mon esprit ». Chacun porte en lui une étincelle divine, chacun peut faire cette expérience mystique, à condition de se donner la peine de pénétrer en soi-même. Une expérience dont le but est la connaissance, une connaissance de soi qui permette d’accéder à la connaissance du Divin. Ce qui se cherche dans la poésie mystique, c’est l’expérience d’une transformation intérieure. La lecture de la littérature mystique nous transforme, elle nous invite à entrer dans le mystère et dans la connaissance que délivre cette expérience. Mohamed Iqbal (1877-1938), disciple de Rûmî, renouvelle cette injonction au XXème siècle « transmue ta poignée de terre en or ».

« Celui qui ne peut chanter une poésie n’est pas un Iranien », dit un proverbe populaire, pour dire la vivacité, l’actualité de cet héritage, dans un pays où dans chaque maison, on trouve au moins un recueil de poésie du XIIIème siècle.  Nicolas Bouvier en témoigne dans L’usage du monde : « En Iran, l’emprise et la popularité d’une poésie assez hermétique et vieille de plus de cinq cents ans sont extraordinaires (…), et les mendiants de Tabriz savent par centaines ces vers de Hâfez ou de Nizhami qui parlent d’amour, de vin mystique, du soleil de mai dans les saules. Selon l’humeur, ils les scandaient ou les fredonnaient ; quand le froid pinçait trop fort, ils les murmuraient. Un récitant relatait l’autre ; ainsi jusqu’au lever du jour. » Aujourd’hui encore, émotion de se recueillir sur le mausolée de Hâfez (1325-1389) à Chiraz, parmi une foule de jeunes gens, pleurant le poète comme on pleurerait un ami disparu, ou récitant ses ghazals, poèmes à rime unique chantant l’ivresse du vin.

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A lire

Cantique des oiseaux, Farid Ad-Din Attâr, traduit par Leili Anvar, ed. Diane de Seliers

Chef-d’œuvre emblématique de la littérature persane et grande épopée mystique du XIIème siècle, le Cantique des Oiseaux est l’expression poétique d’une quête initiatique. Le poème chante le voyage des oiseaux au delà des sept vallées (vallées du désir, de l’amour, de la connaissance, de la plénitude, de l’unicité, du dénuement, de l’anéantissement) en quête de Sîmorgh, oiseau mythique et manifestation du Divin. Un voyage qui métaphorise le cheminement de toute âme humaine.

La religion de l’amour, Mohammad Jalâl Ad-Din Rûmî, textes choisis par Leili Anvar, Points

Rûmî fut l’un des mystiques les plus incandescents de l’islam. Son œuvre est une invitation à le suivre dans ce monde plus réel que le monde matériel, que les mystiques persans désignaient comme le « monde imaginal ». Une fenêtre vers les profondeurs du soi et l’infini du ciel. Une œuvre hors du temps, pour tous les temps.

Soufi mon amour, Elif Shafak, 10/18

Ella a quarante ans. Sa vie : stabilité conjugale, famille unie, aisance matérielle. Engagée comme lectrice par une agence littéraire de Boston, elle découvre un manuscrit retraçant l’amour qui unit le poète Rûmî à Shams – cette découverte va la faire naître à l’amour. Le plus beau livre de la romancière Elif Shafak, en même temps qu’une initiation au soufisme.

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