Nature writing, une littérature des grands espaces

Commentaires (0) Voyages intérieurs

Loin, très loin de la côte Est, de Paul Auster et de Don Delillo, se déploie une littérature de l’Ouest américain dont les auteurs, comme leur héros, se soumettent au rythme des saisons, vivent dans des cabanes de bois, et oublient les doutes existentiels qui peuvent les assaillir en fendant à la hache quelques stères de hêtre. Un genre longtemps passé pour mineur en France, jusqu’au succès de Into the wild, de Jon Krakauer, adapté à l’écran par Sean Penn, et à la création de la maison d’édition Gallmeister, spécialisée dans le Nature writing. Des écrivains prônant dépouillement et sobriété, héritiers de Henry David Thoreau, qui, dans un pays en passe de devenir le plus industrialisé au monde, délivrait avec Walden ou la vie dans les bois le récit des deux années passées à vivre seul dans la forêt, dans une cabane qu’il avait lui-même construite : « je suis parti vivre dans les bois parce que je désirais vivre de manière réfléchie, affronter seulement les faits essentiels  de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner, et non pas découvrir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu ».  Que l’on regarde tomber la neige avec Pete Fromm, qui avec Indian creek, récit de sept mois passés aux confins de l’Idaho à veiller pour les Eaux et Forêts à un bassin d’œufs de saumons, signe un Walden des temps modernes,  ou que l’on suive les traces de Rob Schultheis le long d’une marche dans le Colorado avec les Sortilèges de l’Ouest, véritable célébration de la démesure de l’Ouest, on découvre et savoure une littérature organique, ancrée dans un territoire, et qui fait de la nature même un sujet littéraire. Les écrivains du Nature writing ont l’humilité de s’inscrire dans un paysage qui les dépasse plaines infinies, lacs immenses, grands canyons, rivières étincelantes : la nature n’est pas seulement le cadre de leurs écrits, elle est un élément central de leur narration. Ils tentent de capter par l’écriture l’esprit des lieux – il ne s’agit pas de produire des descriptions naturalistes mais bien de traduire des expériences intimes : les paysages sont autant des réalités physiques que des mondes intérieurs. Ils trouvent dans la solitude, dans la proximité avec la nature, une forme de réconciliation avec eux-mêmes, et avec leurs contemporains. Dans Testament d’un pêcheur à la mouche, John D. Voelker, ancien magistrat qui a tout quitté pour s’adonner à sa passion, érige ainsi la pêche en philosophie de vie : « Je pêche pour toutes les publicités télévisées, tous les cocktails et autre pince-fesses auxquelles cette activité me permet d’échapper. Je pêche parce que, dans un monde où les hommes semblent pour la plupart passer leur vie à faire des choses qu’ils détestent, la pêche est pour moi à la fois une inépuisable source de joie et un petit acte de rébellion ; parce que les truites ne mentent ni ne trichent et qu’elles ne se laissent pas corrompre ni impressionner par une quelconque démonstration de pouvoir : on ne les gagne qu’à force de quiétude, d’humilité et de patience infinie (…) ; parce qu’il n’est que dans les bois que je puisse goûter la solitude sans me sentir esseulé ; parce que le bourbon est toujours meilleur quand on le boit dans un vieux gobelet de fer-blanc, quelque part loin là-bas (…) parce que je soupçonne la plupart des autres préoccupations des hommes d’être tout aussi vaines – et rarement aussi plaisantes ».

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