S’ouvrir au monde avec Albert Kahn

Commentaires (0) Voyages intérieurs

Philanthrope invétéré et pacifiste convaincu,  le banquier Albert Kahn a une conviction : la connaissance génère la tolérance. Mécène utopiste, il consacre une part importante de son temps et de son immense fortune à promouvoir partout la connaissance de l’autre et le dialogue entre les cultures. Dès 1895, il créé les Bourses autour du monde, qui permettent à de jeunes agrégés français, mais aussi allemands, russes, japonais – hommes et femmes ! – de partir pour un tour du monde de 18 mois. Albert Kahn considère qu’ainsi éveillés à la diversité du monde, ces jeunes professeurs sauront à leur tour transmettre l’esprit d’ouverture et le respect des cultures. Au retour de leur voyage initiatique, ces boursiers ont l’opportunité de confronter leur expérience avec des personnalités du monde entier : pour préparer la concorde planétaire, Albert Kahn estime également indispensable d’éveiller la conscience des décideurs  – à son invitation, hauts dignitaires, rois et princes, représentants religieux, tous susceptibles d’influencer l’orientation des sociétés se réunissent régulièrement chez lui, à Boulogne-Billancourt. Le cercle Autour du Monde (aujourd’hui considéré comme précurseur du Centre International de Coopération Intellectuelle au sein de la Société des Nations, dont l’aboutissement contemporain est l’Unesco) devient vite un véritable foyer de l’esprit internationaliste. Henry Bergson écrit que ce colloque permanent qui se tient chez Albert Kahn  « a fini par créer quelque chose d’unique : une atmosphère morale que tiennent à venir respirer, ne fût-ce que pour quelques heures, des hommes éminents qui caressent le rêve d’une humanité organisée et meilleure ».

Mais c’est en 1908, de retour d’un voyage de plusieurs mois en Amérique, au Japon, en Chine, que Albert Kahn s’attelle à son projet le plus fou : faire l’inventaire du monde. Pour archiver la planète, photographier tous les peuples en couleurs, il finance l’expédition, sous l’autorité scientifique du géographe Jean Brunhes, d’une dizaine de reporters et de photographes qui, pendant les 20 années suivantes, sillonneront 50 pays sur tous les continents. Le résultat : un inventaire inouï de toutes les cultures, partout dans le monde, dans le premier XXème siècle. Les Archives de la planète déclinent une géographie humaine en quelques 72000 autochromes (procédé de photographies couleurs inventé par les frères Lumière l’année précédente, en 1907) et 170 000 mètres de films. Un témoignage inestimable, qui, a posteriori, mêle la poésie à la précision de l’entomologiste. Les photographies renseignent sur les goûts et les modes, sur les pratiques et les techniques, sur les rites et les rituels des hommes et des femmes qui vivaient au début du siècle dernier ; elles convoquent l’imaginaire, elles émeuvent – on se souvient de la couleur rose des bonbons dans la vitrine d’une confiserie stambouliote, et des moustaches du confiseur ; de la ligne épurée du mobilier d’une maison japonaise ; du regard tourné vers l’intérieur d’une prêtresse bouddhiste au Tonkin, dans l’ancienne Hanoï ; du visage fatigué des migrants sur un pont de paquebot à l’approche de New-York. Au-delà de leur immense valeur documentaire, les photographies aux couleurs passées de Monsieur Kahn composent une écriture poétique du monde.

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